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Psychanalyse des contes de fées

29 Juillet 2016, 10:29am

Publié par Natacha

Psychanalyse des contes de fées

« LA REINE DES ABEILLES »


Intégration du ça


Aucun conte de fées ne peut à lui seul donner une idée de la richesse des images qui personnifient les processus internes les plus complexes ; mais une histoire peu connue des frères Grimm, « La Reine des abeilles », peut illustrer la lutte symbolique de l'intégration de la personnalité contre la désintégration anarchique. L'abeille est particulièrement bien choisie comme image pour représenter les deux aspects de notre nature ; l'enfant sait en effet qu'elle produit le miel, symbole de douceur, mais il sait aussi que ses piqûres sont douloureuses. Il sait également que l'abeille travaille dur pour accomplir ses tendances positives : elle récolte le pollen dont elle tirera le miel.


Dans « La Reine des abeilles », les deux fils aînés d'un roi partent chercher l'aventure ; ils mènent une vie déréglée, dissolue, qui les tient éloignés de chez eux. Bref, leur existence est dominée par le ça, sans souci des exigences de la réalité ni des critiques, des impératifs justifiés du surmoi. Le troisième et plus jeune fils, qu'on appelle « le Benêt », part à leur recherche et, à force de persévérer, finit par les trouver. Ils se moquent de lui parce qu'il prétendait, dans sa naïveté, réussir là où eux-mêmes, qui étaient beaucoup plus malins, avaient échoué. Apparemment, les deux frères ont raison: au cours de l'histoire, le Benêt paraît bien incapable de maîtriser la vie, représentée par les épreuves difficiles qu'on leur demande d'accomPlir ; et de fait, il n'y parviendrait pas s'il ne faisait appel à ses ressources intérieures, représentées par des animaux secourables.


Pendant leur voyage à travers le monde, les trois frères arrivent devant une fourmilière. Les deux aînés veulent la détruire, pour le plaisir de voir la détresse des insectes. « Laissez ces petites bêtes tranquilles ! dit le Benêt. Elles ne vous ont rien fait et je ne supporterai pas que vous y touchiez ! » Puis ils arrivèrent près d'un lac où nageaient des canards. Les aînés, ne pensant qu'à leur plaisir et à la satisfaction de leurs désirs oraux, veulent attraper quelques canards et les rôtir. Le Benêt s'y oppose également. Ils poursuivent leur chemin et aperçoivent un nid d'abeilles ; les deux aînés veulent mettre le feu à l'arbre où se trouve le nid, pour recueillir le miel. Une fois de plus, le Benêt s'interpose, en soutenant qu'il ne faut ni déranger ni tuer les bêtes.


Enfin, les trois frères parviennent à un château où tout est changé en pierre ou plongé dans un sommeil pareil à la mort, à l'exception d'un petit homme tout gris qui les fait entrer, les fait manger et donne à chacun une chambre pour la nuit. Le lendemain matin le petit homme propose à l'aîné trois épreuves qui doivent toutes être accomplies en un jour. S'il les réussissait, le château serait désenchanté, ainsi que ses habitants. La première épreuve consiste à chercher dans la forêt mille perles qui sont éparpillées dans la mousse. Mais l'aîné est mis en garde: s'il échoue, il sera à son tour changé en pierre. Il essaie, et échoue, et il en est de même pour le deuxième.


Quand vient le tour du Benêt, il se rend vite compte qu'il ne réussira pas davantage. Désespéré, il s'assoit sur une pierre et se met à pleurer. Aussitôt, les cinq mille fourmis dont il a sauvé la vie viennent à son secours et rassemblent les perles à sa place. La deuxième épreuve consiste à aller chercher au fond du lac la clé de la chambre de la fille du roi. Cette fois, ce sont les canards que le Benêt a protégés qui arrivent; ils plongent dans l'eau et lui donnent la clé. Pour la troisième épreuve, il faut choisir, parmi trois princesses endormies, la plus jeune et la plus jolie. La reine des abeilles que le Benêt a défendues contre ses frères vient elle aussi à son secours. Elle se pose sur les lèvres de la princesse que le Benêt doit choisir. Les trois épreuves étant réussies, « l'enchantement qui pesait sur le château se trouva aussitôt levé et tout sortit de son sommeil », y compris les frères du Benêt. Ce dernier épousa la plus jeune des princesses et finit par hériter du royaume.


Les deux frères qui restaient insensibles aux exigences de l'intégration de la personnalité ne surent pas accomplir les tâches de la réalité. Incapables de résister aux stimulations du ça, ils furent changés en pierre. Comme dans beaucoup d'autres contes de fées, cette métamorphose ne symbolise pas la mort; elle représente plutôt une absence de véritable humanité, une incapacité à réagir aux valeurs les plus élevées, de telle sorte que l'individu, étant mort à tout ce qui fait vraiment la vie, pourrait tout aussi bien être de pierre. Le Benêt (qui, lui, représente le moi), malgré ses qualités évidentes et bien qu'il obéisse aux commandements de son surmoi qui lui dit qu'il est mal de déranger et de tuer les bêtes par plaisir, le Benêt, donc, est par lui-même aussi incapable que ses frères de satisfaire aux exigences de la réalité (symbolisées par les trois épreuves qu'ils ont à accomplir). Ce n'est que quand la nature animale est devenue familière et reconnue pour quelque chose d'important, et qu'elle a été mise en accord avec le moi et le surmoi, qu'elle cède tout son pouvoir à l'ensemble de la personnalité. Après avoir acquis de la sorte une personnalité intégrée, on peut accomplir de vrais miracles.


Bien loin de suggérer que nous pouvons soumettre notre nature animale à notre moi ou à notre surmoi, le conte de fées montre que chaque élément doit avoir son dû ; si le Benêt n'avait pas obéi à ce que lui conseillait sa bonté foncière (lisez son surmoi) et n'avait pas protégé les animaux, ces derniers, qui symbolisent le ça, ne seraient jamais venus à son secours. Les trois groupes d'animaux, soit dit en passant, représentent trois différents éléments : la terre pour les fourmis, l'eau pour les canards et l'air pour les abeilles. Ici encore, le succès n'est possible que grâce à la coopération de ces trois éléments, c'est-à-dire les trois aspects de notre nature. Après avoir accompli son intégration totale, exprimée symboliquement par les trois épreuves qu'il réussit, il peut devenir maître de sa destinée, ce que le conte de fées exprime à sa façon: il devient roi.

Psychanalyse des contes de Fées

Bruno Bettelheim

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